Il était un souvenir...

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Lors de ma 3ème et 4ème année d'études de SF, j'ai eu l'occasion de partager une expérience intense et enrichissante : je suis allée en "stage" dans un hôpital public au Maroc pratiquant les "accouchements gratuits" pour que les femmes enceintes des campagnes viennent accoucher en structure hospitalière. 

Première expérience que j'ai donc déjà évoqué très brièvement lors de mon retour de stage avec les mots d'une jeune ESF sortant d'une expérience en fin de compte difficile.

Cet hôpital, c'est l'intitulé dont il dispose mais sans en avoir vraiment l'apparence...  L'entrée de la maternité se fait par une double porte devant laquelle de nombreuses familles (parents, frères, soeurs etc) patientent en attendant le verdict de la sage-femme, à savoir si leur fille/soeur/femme peut rester à la maternité ou doit pour la énième fois rentrer à la maison car ce n'est pas le "bon moment".

* âmes sensibles : s'abstenir de lire la suite, merci

Première vision donc lorsqu'on arrive pour prendre sa garde, et même entrée pour tout le monde, il faut se frayer un passage et toquer à la porte pour qu'on nous ouvre.

On passe donc par la salle d'admission/de consultation d'urgence : un bureau avec un registre, un paravent et une table d'examen, rouillée. Des toilettes à la turc sont dans le prolongement (un seau d'eau faisant office de chasse d'eau pour chaque WC). Puis un long couloir avec d'un coté la salle dite des "expectantes" comprenant au moins 6 lits ou les patientes en travail sont installées, elles passent ensuite en salle d'accouchement vers 6-7cm. Elles apportent elles mêmes leurs couvertures/nourriture. 

En salle d'accouchement : 6 tables dans la même pièce, que dis-je, 6 demi-tables car une fois dessus les patientes n'y tiennent que les jambes repliées. Il n'y a pas de désinfection entre chaque patiente, parfois un coup de serpière qui a servi pour le sol. 

 

Et c'est alors que l'enchainement de paradoxes commence : il y a du synto mais pas de RCF (stetho), pas de savon (parfois un petit paquet de lessive est à coté du lavabo...!), qq gants à usage unique, parfois il ne reste plus que des gants stériles (mais jamais rien pour l'hygiène des mains et même l'hygiène tout court!). Le linge des patientes servant comme souris pour la réfection d'épisio. Les petits cordages (cassants ++) servants à la ligature des cordons lorsque le stock de clamps est écoulé. Un frigo  géant tout neuf et 4 tables de réa en panne (qui ne chauffent même plus). 

La première réa bb façon "locale" où j'ai pour la première fois eu la nausée plusieurs heures suites aux gestes effectués sur le bb.  

Tous les jours de nouveaux morts-nés entreposés sur les tables de réa inutilisées... 

Ce curetage de fausse couche sans aucune anesthésie où je n'ai pu lâcher la main de cette pauvre dame sans écouter ce satané gyneco parler en même temps des avancées incroyables en obstétrique en pratiquant ce geste douloureux et barbare, de surcroit.

Les placentas entassés dans un bidet qui  débordait sans cesse. 

Cette nuit ou nous avons fait 16 accouchements à 2 ESF, seules, mais heureuses de nous être occupées de nos patientes et bébés à notre façon (coin réa aménagé avec une table qui chauffait (une !), de l'O2 en bouteille, un ballon de ventilation).

Cette autre nuit à se relayer avec l'autre ESF auprès de cette petite prématurée de 1800g avec notre bricolage de table chauffante et le glucose à lui donner car pas de biberons, sa maman partie dans la maternité (durée d'hospi : 24h) et épuisée. Nous n'aurions pas fait ce relais elle aurait été laissée sur une des tables non chauffées sans nourriture de la nuit... Au petit matin elle était beaucoup plus tonique et commençait à réclamer. 

Cette rupture utérine survenue 20 minutes avant dans un dispensaire, cette maman en choc complet et ce bébé sorti inanimé que j'ai du extuber après qu'un médecin se soit acharné à essayer de le réanimer (il a voulu que je m entraine à intuber ce pauvre bébé  ensuite ! Je l'aurai bien frappé avec son laryngo si j'avais pu, ce bougre), j'ai attendu qu'il parte et j'ai essayé de rendre le peu de dignité qu'il restait à ce petit bout.

Cette femme venue pour cette 7ème fausse couche tardive où aucun suivi ne sera entrepris ensuite...

Et du sang, partout, toujours. Cette odeur de placenta froid infâme, et au milieu, ces femmes.

Ce sont elles qui me laissent le peu de bons souvenirs que j'ai (ma 2ème expérience je l'ai beaucoup plus mal vécue que la 1ère dont j'avais déjà fait un récit). Elles m'ont épaté et m'ont montré tellement de choses difficiles à expliquer, leur générosité, leur courage sont impressionnants. Qu'on ne me parle plus du pseudo syndrome méditerranéen dans nos maternités parceque ce que ces femmes vivent serait insoutenable chez nous (synto -sans raison- et sans péri, sans locale, sans soutien) donc elles crient (ou prient plutôt) et c'est pire que justifié.

Ah oui, et au bloc, les casaques sont en tissu avec une espèce de bavette, il reste les ampoules de médocs (cassées) des interventions antérieures, des tambours en métal contiennent soit disant des compresses et du matériel "stérile", là il y a bien une anesthésie mais biensur systématiquement générale. Et cette maternité fait dans les 10.000 accouchements/an.  (voici comment j'ai facilement assisté à une centaine d'accouchements par stage de 15 jours).

Fort heureusement ce n'est à surtout pas généraliser au Maroc car des hôpitaux là bas fonctionnent aussi comme chez nous avec l'hygiène, les techniques etc... Mais c'est quand même 10.000 naissances par an qui se déroulent dans ces conditions. Et à ce rythme là, en sortant de là, j'en suis à me demander si c'est finalement pas mieux qu'elles accouchent chez elle avec la matrone du village ou la SF du dispensaire... 

En sortant de chaque garde, on a comme l'impression de sortir d'un cauchemar, qu'on laisse derrière soi, dans ses pensées. Car si on se dit que c'est bien réel, on ne vit plus.

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Commentaires (7)

1. Sab 12/08/2011

Et bien quand j'ai dis sur face, mercredi, que j'attendais avec impatience cet article ...
J'imagine parfaitement chaque coin de la pièce à travers ces lignes.
Le passage concernant le curetage et la rupture utérine
Merci pour ce récit " particulier ".

2. Lullabaloo (site web) 12/08/2011

J'espère que tu n'es pas trop déçue (/choquée) :-\
Bon c'est sur que ça casse l'ambiance vacances et ça tranche avec les futilités de mon précédent post... Mais bon, j'ai qd même mis du temps à m'en remettre et ça fait du bien d'échanger dessus.
Merci pour ton commentaire ;-)

3. 12/08/2011

Non pas déçue du tout, c'est sûr que je pensais à des histoires avec des fins plus heureuses, sereines, moins froides ... oui c'est ça, tu parles de placentas froids, tables non chauffées , ambiance physiquement et moralement froide ... MAIS j'attends tous les articles avec impatience :)

4. Knackie (site web) 15/08/2011

Participer à ça, c'est un peu, très peu cautionner. Même si tu as essayé de faire quelque chose d'humain là dedans, avec les moyens dont tu disposais, je ne vois pas l'intérêt d'envoyer des esf là bas. (c'est pareil pour certains stage en afrique sub-saharienne). Alors oui, il y a le côté humain toussa toussa... mais faire entrer ça dans une formation "officielle" je ne sais pas si ça nous grandit. Quand j'étais étudiante, une fois j'ai eu l'impression d'assister vraiment à de la boucherie (en France), j'ai quitté la pièce.

Ca me désole ce qui se passe là bas... et je trouve qu'y envoyer des étudiants tout jeune et naïf c'est un peu les jeter en pâture.

5. Lullabaloo (site web) 15/08/2011

Finalement ça ressemblait vite fait à de l'humanitaire, c'est une expérience à vivre malgré tout...
Après les ESF pouvaient ne pas y aller, seuls les volontaires y allaient. Et étrangement j'ai mieux vécu la situation en 3ème année qu'en 4ème... Ou pas si étonnant que ça car en 3ème j'étais bcp dans "les actes/les techniques" à faire en grand nombre (une quinzaine d'accts par nuit ça en faisait des choses à faire et à gérer) et en 4ème le nombre d'actes je m'en fichais et du coup les prises en charge m'ont été insupportables et ça m'a vite soulé...
Après faire vivre cette expérience aux ESF qui le souhaitent ce n'est pas inutile, et tous les hôpitaux proposés ne sont pas comme ça (heureusement pour les marocaines). Et puis ça nous fait ouvrir les yeux de sortir de nos hôpitaux aseptisés de France (ou Belgique), on voit ainsi des choses qu'on ne voit plus chez nous (grâce à la prévention, au suivi etc) et ça permet de faire tous ces liens qu'on s'imagine habituellement, là ça devient une évidence et notre sens clinique est décuplé (pas de Monito etc)

6. Lull 15/08/2011

@Knackie : Attends j'ai encore plus choquant ! Ils envoyaient même des 2emes années, et ça pour le coup je suis outrée... C'est absurde et je l'avais dit aux profs. J'en ai peur pour ces pauvres ESF qui au final doivent rester prostrées sans rien oser faire et ultra choquée... Bref j'espère qu'ils ont arrêté de faire partir les 2emes.

7. Marietoune (site web) 30/08/2011

Waaa.
J'avais lu le blog d'une élève SF belge rendue au Sénégal. Elle y décrivait la m^me chose que toi, en plus détaillé.
Ce que tu décris en dit long sur le respect accordé aux femmes et aux nourrissons au Maroc. Les droits des peuples passeront par les droits des femmes.

Ici en France nous avons l'excès inverse: à trop vouloir protéger, on insécurise... Combien d'amies me racontent leur accouchement (une vraie boucherie) en rigolant...

Ce serait intéressant que tu nous fasses le portrait d'une de ces femmes, avec son histoire.

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